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La délation au service des CPAM

mercredi 4 avril 2012, par Ménard

Il n’est pas habituel que j’écrive deux billets d’humeur dans le même mois. Mais cette fois ci, mon humeur est véritablement mauvaise. Voilà de quoi il s’agit.

L’autre matin, un inspecteur de la CPAM du 93 vient me voir pour m’interroger sur la réalité et la justification d’un arrêt maladie que j’avais fait à une jeune femme en septembre dernier. Il faut préciser que cet inspecteur, fort aimable au demeurant, travaille au service des fraudes.

Je lui explique que je suis bien l’auteur de cet arrêt et que la raison en est simple : dépression réactionnelle suite au décès de la grand-mère de cette jeune femme qui chérissait cette aïeule. Le parcours de l’intéressée est suffisamment chaotique pour que je sache quel rôle bénéfique fut joué par sa grand-mère et que, par conséquent, je puisse apprécier à quel point ce deuil la faisait souffrir. De toute façon, je lui rappelle que je n’ai pas à me justifier vis-à-vis de lui et que si cela est nécessaire, il y a un service médical compétent, ce dont il convient aisément. A moi donc de lui demander pourquoi cette intrusion de son service dans cette relation médecin malade ? La réponse me sidère.

Une lettre anonyme est parvenue à ce service des fraudes, dénonçant un arrêt maladie injustifié, arrêt pendant lequel cette personne aurait séjourné en Algérie, pays d’origine de la grand-mère, où elle fut inhumée.
Je me permets de lui expliquer que cette famille se déchire depuis le décès de la grand-mère pour une question d’héritage, allant de l’invective à la violence physique : un des petits enfants a même séjourné en réanimation, suite à une agression physique. La justice est saisie. Cette lettre anonyme de dénonciation s’inscrit dans cette violence.

Je lui fais remarquer que la situation est suffisamment grave pour que la CPAM ne vienne pas aggraver le conflit. Quand on est « chasseur de fraudeur », il faut également se montrer précautionneux et ne pas pousser à la violence. Et comme il a déjà rendu visite à la « coupable », pour demander des comptes, il peut être maintenant certain qu’il va aggraver les choses et donc qu’il se comporte de manière irresponsable.

Et c’est tout simplement, tout naturellement, qu’il m’explique que c’est comme cela que le service des fraudes fonctionne. Que c’est plus facile d’agir quand on reçoit une lettre anonyme, que l’important est de coincer le fraudeur et que la fin justifie les moyens.

Alors, je me mets en colère. Ainsi donc, le service des fraudes cautionne la délation, cette manière d’agir ne leur pose pas de problème éthique. Je lui explique ce que peut être la délation dans un pays démocratique, que c’est un venin social parmi les pires, qu’elle contribue à générer la violence sociale. Je lui explique, furibond, que mon travail de médecin généraliste, dans cette cité de banlieue où j’exerce, consiste aussi à lutter contre cette violence sociale, que le respect de l’autre est un des fondamentaux du vivre ensemble, que la jalousie, la discrimination, le racisme passent aussi par la délation.

Quand une institution de la protection sociale dont les valeurs sont la solidarité, l’équité, le respect de l’assuré, bafoue ces fondamentaux démocratiques, alors l’institution devient elle même une violence et une honte. Il m’écoute, stupéfait : il n’avait jamais pensé à cela et encore moins évoqué cette question au sein de son service.

Voilà où nous en sommes rendus ! L’obsession de la fraude, associée à un discours politique xénophobe, piétine de plus en plus les valeurs de la République. Pauvre France.


11 Messages de forum

  • La délation au service des CPAM Le 5 avril 2012 à 08:08 , par FHIMA

    Bonjour DIDIER.

    Merci de rappeler les valleurs Républicaines de notre Pays.

    Mais malheureusement la SECU est morte en 2004.

    Une compagne d’ASSURANCE a pris le relais : ASSURANCE MALADIE

    telle est son nom, avec des pratiques identiques, la course à la perfomance à tout prix, la quête du chiffre et du résultat et la chasse aux sorcières et bien d’autres pratiques tout aussi détestables.

    Alors citoyens de ce beau pays réveillez-vous, prenez votre destin en main et donnez de la voix et du geste pour mettre au centre de nos préoccupations le "mieux vivre ensemble" loin des stigmatisations de tous ordres et loin de cet appel à la"haine".

    Amitiés.

    Albert FHIMA

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    • La délation au service des CPAM Le 4 avril 2013 à 14:27 , par Mda

      Bonjour à tous,
      Un point de vue différent du votre. Je suis employeur et je suis arrivé sur votre blog car je cherche à dénoncer un médecin qui fait des arrêts de travail de complaisance. (10 en six mois pour une apprentie et à chaque fois quand elle est en cour). C’est de l’abus.
      Quand je vous lie je comprends que cela ne vous dérange pas que le contribuable paye pour tous ces gens qui profitent du système. Quand je suis malade (angine, grippe,trachéite...) le médecin me propose tout de suite un arrêt maladie. Je lui rappelle alors que je suis à mon compte. Et là tout de suite, l’avis du praticien change. A bon ? alors quand on est à son compte l’arrêt maladie n’est pas nécessaire ? on différencie donc la maladie pour salariés et la même maladie pour les entrepreneurs. Ce qui prouve bien que des arrêts maladie peuvent être évités. Mais le médecin risque de perdre un patient......
      Si les médecin était un peu plus contrôlés et devaient rendre des comptes, on pourrait réduire le déficit.

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  • La délation au service des CPAM Le 11 avril 2012 à 23:07

    j’ai vécu, pour le même genre d’histoire, une déconvenue de cet acabit. En plus le courageux anonyme a cru bon "alerter" en même temps l’Ordre des médecins !! Le problème est que la calomnie mène à tout au pays des soit disant "chasseurs de fraudes" car ces derniers vivent sur leur adage professionnel préféré "il n’ y a pas de fumée sans feu" : ainsi va la rumeur et le médecin de quartier qu’est le MG du coin n’échappe plus à la suspicion .... J’ai vécu comme le dr Ménard cette mésaventure, je n’en suis toujours pas revenu et je ne parviens plus depuis à voir mon métier comme auparavant. Ce fameux contrôle cpam et Ordre a fait de moi "leur juif" ....

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  • La délation au service des CPAM Le 11 mai 2012 à 13:18 , par Dubreil

    Didier merci pour ce témoignage, qui doit être diffusé dans les plus brefs délais pour faire réagir les syndicats de salariés et de médecins de ce pays et aussi le nouveau pouvoir en place. Tous, nous devons appeller à mettre de l’ordre dans nos services sociaux, à éradiquer le flicage social, c’est urgent.

    Patrick Dubreil

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    • Vous êtes un optimiste forcené, malheureusement, les organisations syndicales gèrent, contrôlent, administrent, les organismes qui ont ces pratiques, et elles ne trouvent rien à redire à leurs méthodes pour débusquer la fraude sociale, traquer les chômeurs aux RSA, en ASS, les malades, les allocataires CAF, bref, les pauvres quoi.

      Un exemple, parmi tant d’autres ici :

      http://www.recours-radiation.fr/obs...

      Peut-être même une conséquence de ces chasses aux miséreux :

      http://www.sudouest.fr/2012/05/12/o...

      Un fichier des aides pour lutter contre la fraude sociale a été créé en mars 2012 :

      http://www.challenges.fr/economie/2...

      Ce fichage des pauvres a été mise en place. Il existe. Que va faire le pouvoir en place, le supprimer ou bien le renseigner pour mieux l’utiliser ?

      On sait que de nombreuses personnes ne réclament pas leurs droits ou abandonnent en route leurs démarches pour les obtenir (CPAM, PÔLE EMPLOI, RSA...) où sont les rapports, études sur ces phénomènes de personnes pauvres qui renoncent à leurs droits souvent à cause des tracasseries administratives ? (pertes de dossiers, demandes de documents inutiles et redondants, rejets non justifiés sans indication des voies de recours, suspicion de fraude sans respecter les droits élémentaires de l’usager qui est à priori considéré comme étant de bonne foi...)

      En tout cas, bravo pour ce billet d’humeur, il serait temps que chacun, de là où il est, témoigne, dise, mette sur la place publique, rédige ses propres billets d’humeur.

      Si cela n’a pas d’incidences dans l’immédiat sur les institutions qui les mettent en œuvre, cela permet au moins de déplacer ce sentiment de honte parfois éprouvé par les victimes de cette chasse aux fraudeurs sur la face de ceux qui, "soumis à l’autorité" et à des impératifs d’objectifs qui leur fait perdre le sens de la réalité et de leurs actes, traquent la fraude sociale, sans état d’âme, comme ils aiment souvent à le dire.

      Solidairement,

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  • La délation au service des CPAM Le 14 mai 2012 à 21:36

    Salut Didier,
    Ce qui me frappe le plus, mais malheureusement ne m’étonne pas (plus ?), c’est quand tu dis qu’"il n’avait jamais pensé à cela et encore moins évoqué cette question au sein de son service".
    Comment a t on réussi à créer des hordes de robots qui n’ont même plus besoin de réfléchir à l’objectif de leur boulot pour exercer leur autorité ?

    C’est marrant parce que la même histoire est arrivé à Lionel (paysan) avec la MSA (protection sociale agricole) où l’inspecteur s’est retrouvé à recevoir un cours sur la protection sociale et la naissance de la MSA, et est reparti la queue entre les jambes et, je l’espère, avec du grain à moudre.

    à bientôt
    Benjamin C

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    • La délation au service des CPAM Le 27 mai 2012 à 11:28 , par Artémis velourine

      Bonjour cher ami

      Puis je faire un copier coller sur mon blog de votre billet avec un renvoi à votre site
      Je suis expert en droit et anime bénévolement un blog d’information sur l’actualité sociale je dénonce toutes les injustices sociales et pratiques contraires à mon éthique

      Cordialement

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  • La délation au service des CPAM Le 2 septembre 2014 à 17:54 , par Fécant

    Je suis employeur et je confirme que les arrêts de complaisance sont un véritable fléau. Je comprends que de nombreuses personnes aient envie de rester auprès d’un proche qui est malade ou que la souffrance après un deuil soit parfois énorme. Mais est-ce aux entrepreneurs de payer cela ? Un de mes salariés vient de perdre un proche. Le médecin qui suivait la personne décédée lui fait un arrêt de 10 jours pour passer du temps avec sa famille, loin de son lieu de travail.

    Je pose donc les questions :

    Cette personne, qui n’est pas malade, ne peut-elle pas prendre des congés, ce qui serait plus honnête, et laisser les arrêts aux personnes qui en ont vraiment besoin ?
    Dans le cas contraire, ne devons nous pas inscrire dans le droit du travail que tout salarié qui perd un proche bénéficie de 10 jours d’arrêt ?

    Je pense qu’il n’est pas normal que les médecins puissent distribuer des congés à mes salariés, et que je sois toutes les fins de mois à tirer la langue payer les charges pendant que l’argent ne rentre plus jusqu’à que, à bout de force, je finisse moi aussi en arrêt, pour épuisement cette fois ; le verdict sera différent pour moi : pas de salaire payé par qui que ce soit, ce sera le dépôt de bilan, je perdrai tout ce que j’ai mis 20 ans à construire, et je mettrai 10 chômeurs de plus sur le solde de la France. Je ne suis pas patron du CAC 40, je ne roule pas sur l’or, juste dans une voiture qui a 15 ans et 200 000 km.

    Je fais toujours le parallèle, pour ceux qui ne sont pas "patrons" : imaginez que vous faites venir un artisan chez vous pour repeindre votre maison, avec un devis de 3 000 €. Vous l’attendez mais il ne vient pas : un médecin lui a fait un arrêt de complaisance pour se reposer car il se sent un peu faible, à peine la force de bricoler un peu chez lui. Il ne fait donc aucun travail, mais vous payez quand même les 3 000 € et vous faite le travail vous-même. Est-ce que vous trouverez toujours ça normal ?

    Parce que c’est bien ça qui se passe quand je paye un salarié, qu’il est mis en arrêt par confort, que je le paye et que je fais son travail le soir et le week-end, en plus du mien.

    Soyons francs, nous sommes tous d’accord : ça ne nous gène pas tant que ce n’est pas nous qui payons, non ? Laissons-nous peut-être aller à plus d’empathie, et considérons le problème dans son ensemble.

    J’espère que mon témoignage sera publié et qu’il permettra d’apporter mon expérience à ce débat que je pense important et qui restera, j’espère, amical entre personnes dont les points de vue divergent.

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  • La délation au service des CPAM Le 24 septembre 2014 à 08:56 , par cenilu

    Je suis entièrement d’accord avec vous.

    Les arrêt de travail de complaisance sont un fléau pour les petites entreprise.

    Nous notre salarié voulait partir mais sans démissionner, il se fait prescrire deux arrêts maladie de deux mois,
    ensuite m’envoie un recommandé de rupture par acte, me met au prud’homme, et maintenant dans le dossier prud’homme il ressort un troisième arrêt de travail d’un mois supplémentaire qu’il n’a pas pris car il a commencé
    pour la même période chez un autre employeur.

    Comment cette maladie si grave qui méritait trois mois de repos est subitement passée ???

    Le médecin devrait m’expliquer pourquoi il a prescrit se troisième arrêt ???

    Pendant ce temps nous, nous avons payé le complément de salaire, les charges sur salaire, et pour honorer
    les devis mon mari a travaillé comme un dingue samedi et dimanche, quinze heures par jour.

    Le titre d’employeur nous donne le droit de travailler comme des ânes !!! et de se faire bafouer comme des moins que rien, nous ne revendiquons rien, juste le droit de gagner notre vie honnêtement sans être les censues de la société, notre salaire est de 1300 euros par mois avec toutes les tracasseries en plus,
    notre maison nous appartient(faite de nos petites mains) et notre voiture à plus de dix ans.

    Je crois que l’on marche sur la tête dans cette société d’assistés.

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    • La délation au service des CPAM Le 14 janvier 2015 à 09:05 , par Arthurr

      Les assistés qui sont-t’ils ?
      Pas d’accord avec vous lorsque vous généralisez si facilement vers la société d’assistés en ciblant les couches les plus basses de cette dernière dont vous faites probablement partie, même en étant responsable de petite entreprise (je parle des couches inférieures).
      Il y a certainement des problème de clientélisme dans ce système de médecine libérale, avec des profiteurs -clients comme praticiens- sans conscience du système, peu importe le sort des autres.
      Mais ce n’est pas de cela dont traitait le médecin dans son article, mais plus de la gangrène de l’irresponsabilité, de l’individualisme, de "l’interventionnisme" sans conscience et sans discernement et du chacun pour soi qui conduit notre société à sa désintégration et aux pires violences.

      Dénonçons plus tôt la société des profiteurs où, et quels qu’ils soient, et pour répondre à un autre, il ya longtemps que ce ne sont plus les organisations syndicales qui gèrent la sécu, mais plus tôt la finance, le grand patronat et les grosses fortunes qui sont les principaux assistés du contribuable via les niches et exonérations de toutes sortes pour ce qui concerne les cotisations sociales qu’ils appellent charges.
      Il y a vraiment besoin de repositionner l’humain d’abord dans la société civile, comme dans l’entreprise, dans la coopération et non dans la concurrence aveugle ...et déshumanisante.
      Contrairement à l’idée communément répandue, la santé et très rentable, sinon pourquoi les banques et les compagnies d’assurances privées feraient elles le forcing et autant de lobbying pour venir "remplacer" la sécurité sociale (devenue assurance maladie) et les caisses de retraite.

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