Pratiques, les cahiers de la médecine utopique

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Aujourd’hui, 2 avril 2012, c’est la journée mondiale de l’autisme.

Mardi dernier j’ai pris connaissance du "projet de soin managérial" que la direction des soins voulait m’imposer, j’ai lu dans le Journal International de Médecine que des chercheurs mettaient de grands espoirs dans un éventuel "médicament contre la délinquance", et j’ai vu le "docu-fiction -comme ils disent- « Le cerveau d’Hugo », sur la 2.

Un patient m’en a parlé le lendemain : ce prof de français retraité, féru de théâtre, a été intéressé d’entendre parler de l’autisme, qu’il ne connaissait pas, et y a appris que "Freud était autiste" (il a amagalmé une photo de Freud à l’image lorsqu’il était question de la vanité de l’approche psychanalytique de l’autisme, dans une série, présentée un peu après, de représentations de savants et artistes illustres qui auraient été autistes, eux), et en a retenu la cause génétique.

À ce propos, j’ai toujours été surpris que les parents d’autistes vivent l’approche psycho-dynamique de cette maladie comme une mise en accusation (si certains psy ont sans doute été maladroits, voire bêtes et méchants, ce n’était sans doute pas universel ; et ils n’en ont pas l’apanage : le professeur D-R père aurait dit à la mère d’un enfant autiste que j’ai eu à soigner jeune adulte : "mettez-le à l’assistance publique et faites-en un autre", ce qui n’est certes pas culpabilisant, mais tout de même assez odieux), mais acceptent bien l’hypothèse génétique, comme si du coup l’étiologie ne les concernait plus. Quand c’est les gènes, c’est pas compromettant, mais quand c’est l’inconscient, c’est culpabilisant ; gènes ou inconscient, personne n’a pensé que les parents pourraient avoir volontairement fait de leurs enfants des autistes.

Et les images de parents dans la partie fiction -une mère qui traîne son garçon sur le trottoir, excédée qu’il ne veuille pas aller à l’école, ou lui enlève le gâteau au chocolat par lequel elle le tente, jusqu’à ce qu’il dise « chocolat » pour le lui donner ravie- n’ont pas amené de culpabilité chez les parents présents au débat. Pas plus que celles de ce psy américain qui a passé plusieurs jours paraît-il avec une petite autiste de 3 ans à se battre contre elle pour qu’elle accepte de rester assise sur une chaise. La violence dans les rapports humains ne me paraît pas inconvenante ; elle me semble même parfois nécessaire au respect de l’autre.

Il me semble que les conventions sociales modernes, édulcorées, dénient (au sens analytique du terme : c’est à l’œuvre mais inavoué) la violence et les conflits dans les relations ordinaires, au prix d’un renforcement de ceux-ci, devenant ainsi torpides. On voit très bien ça dans la vie professionnelle : la direction des soins qui impose des "projets de soin managériaux" avec une tranquille assurance et le sourire, s’insurge -« c’est comme ça et pas autrement » en indiquant la direction de la porte si on n’est pas d’accord- lorsqu’on doit hausser le ton pour pouvoir faire entendre quelques remarques critiques voire qu’il est possible qu’on ne soit pas d’accord, qu’on ne parle pas comme ça dans les relations de travail.

Ce docu-fiction m’a semblé permettre de toucher du doigt ce que pouvait être l’existence des personnes atteintes du syndrome d’Asperger, pour ce que je peux m’en représenter. Il présentait quelques "aspis", comme ils s’appellent entre eux semble-t-il, que les "neurotypiques", comme ils appellent les non-aspis, pouvaient trouver attachants, intéressants et différents, sérieux et scientifiques et poétiques à la fois. Mais représentent-ils l’autisme, ou n’en sont-ils pas une frange, intermédiaire entre l’autisme et ce qu’on appelle les dysharmonies évolutives, où font mauvais ménage un génie très focalisé et une stupidité -au sens d’être interdit- pour la vie ordinaire ?

Par contre, dans le débat qui a suivi, le parti pris tranquille et assuré de la vérité scientiste, à la recherche d’un androïde biologique, et la mise au rancard sans aucune forme de procès de l’approche psychanalytique, tentant de se débrouiller avec le manque, m’ont donné le sentiment que j’étais mort -sentiment que j’éprouve au travail depuis quelques mois que la machine managériale s’est mise en route dans l’entreprise hospitalière ici-. Mort ou autiste : isolé, n’ayant plus que le repli et le mutisme pour rester en vie. J’ai pris l’habitude de me balancer avec ma chaise en réunion, probablement pour évacuer l’énergie de l’indignation à retenir, ou pour m’évader. Je crois que bientôt je vais me mettre au flapping.


1 Message

  • Hugo Le 19 janvier 2013 à 16:14 , par anitathemanouche

    Plaisir de retrouver Pratiques après.... des années d’abandon. Quelle erreur ! Et plaisir de vous lire. "Hausser le ton", quel scandale, quand tout nous y pousse. Alors.... apprendre à utiliser le point d’interrogation en fin de phrase ? Jusqu’au jour où vous réalisez que même la question la plus simple est considérée comme une manière d’instaurer non pas une conversation mais un débat. Le point d’interrogation interdit aussi comme déjà une forme de contestation, de rébellion !!!! Règne de l’auto-censure. Alors dès lundi je me balance sur ma chaise. Merci de me permettre de me sentir moins seule.

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