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Face au terrorisme le droit de vote.

samedi 24 janvier 2015, par Ménard

J’écoute ce que disent tous les invités des émissions de radio et de télévision, j’essaie de lire le maximum d’articles de presse, et je tends l’oreille pour mieux entendre les paroles des femmes et hommes politiques. Les points de vue s’expriment sur la situation de guerre en France et au Moyen Orient, sur l’évolution du monde musulman, sur ce qu’il aurait fallu faire et ne pas faire de la colonisation à nos jours.

Puis l’analyse revient sur la situation en France et elle se focalise sur la banlieue, sur la vie périurbaine, là où règne « l’apartheid » selon la formule du Premier ministre. Ce monde je le connais bien, c’est le mien, j’y suis né, j’y ai grandi, j’y ai travaillé comme médecin généraliste et je continue à y travailler au sein d’un centre de santé communautaire. Je suis concerné et surtout impliqué.

Bien évidemment, la colère est constante quand j’entends expliquer ce qu’il faut faire, par ceux-là mêmes qui n’ont rien fait quand ils pouvaient le faire, et plus encore de colère quand j’entends les propos désolés de ceux qui ont détruit ce qui se faisait pour tisser le lien social, comme par exemple la destruction des réseaux d’aides spécialisés aux enfants en difficulté.

Et que dire de la parole de ceux qui s’emploient à rendre de plus en plus difficile l’accès aux droits sociaux. Je sais, par exemple, qu’ont défilé le 11 janvier des hommes et des femmes qui, dès le lendemain, dans leurs institutions comme la Caisse d’Allocation Familiale ou la Caisse Primaire d’Assurance Maladie, ont poursuivi leurs luttes anti-fraudeurs à partir des courriers de dénonciations. Je suis bien certain que cette tragédie n’a pas augmenté le souci éthique de s’interroger sur l’utilisation de la délation comme outil anti-fraude, ni d’ailleurs de s’interroger sur les raisons pour lesquelles tant de personnes renoncent à faire valoir leurs droits. De même pour cet employeur resté sourd à la demande de cette mère de ne plus travailler avec les horaires décalés et sans cesse modifiés, ceci pour pouvoir s’occuper des enfants à la sortie de l’école. Et je connais tout le reste, tout ce qui fait l’humiliation du quotidien, ce qui construit la vulnérabilité et la précarité.

Parmi ceux qui prennent la parole, je peux identifier deux groupes. L’un fait surtout de gens (intellectuels) qui ne vont jamais en banlieue, mais qui ont un avis très précis sur ce qu’il convient de faire, c’est-à-dire responsabiliser les habitants de ces quartiers populaires ; et le deuxième groupe, celui des gens qui y vivent, qui y travaillent, ou qui y militent dans le monde associatif et qui disent qu’avant d’exiger une responsabilité républicaine, il faudrait commencer par rendre la vie supportable, c’est-à-dire ne pas avoir, comme seul projet, celui d’atteindre la fin du mois chaque semaine.

Les habitants de ces quartiers, dans leur immense majorité, n’ont pas les mêmes priorités que ceux qui vivent sans peur du lendemain. Bien évidemment, ils souhaitent tous que leurs enfants réussissent à l’école, qu’ils mangent bien, qu’ils aillent au foot ou à la médiathèque, qu’ils fassent la fête avec les voisins quelle que soit la couleur de leur peau ou de leur choix confessionnel, mais voilà, il faut faire face à une adversité qui se nourrit des inégalités sociales, du chômage, de la difficulté d’avoir accès aux droits sociaux et aux soins. La vie est particulière, quand il faut choisir qui sera soigné en priorité dans la fratrie. Quant à la santé des parents, elle est très secondaire… Mais ceux qui ne vont jamais en banlieue ne veulent pas entendre cette description de cette réalité. Témoigner de ce que sont les conditions de vie, c’est être immédiatement accusé de victimiser les habitants des cités, c’est être complice des acteurs de l’économie parallèle, c’est favoriser le radicalisme religieux. Que cela soit pendant des émeutes ou après des attentats terroristes, nous profitons de ce temps d’expression pour dire que les inégalités sociales, que l’injustice, que l’humiliation forgent chez certains le désespoir, désespoir qui ouvre les portes à la dérive meurtrière. Cela n’excuse pas pour autant cette dernière, mais malheureusement l’explique, pour certains cas demeurés exceptionnels. Mais c’est tellement plus facile de dire qu’il faut plus de responsabilité individuelle, c’est tellement plus confortable de faire la leçon à toutes ces familles, c’est tellement plus facile de nier la responsabilité collective, de ne pas admettre que les politiques publiques se moquent bien de ce qui se passe de l’autre côté du périphérique, de rendre responsable l’école de la République de son insuffisance, alors qu’on la dépouille de ses moyens.

Malgré ce mal de vivre, malgré la honte que l’on veut faire porter à ces citoyens de la France d’en bas, sachez que ces habitants ne sont pas rancuniers, qu’ils sont prêts à servir leur pays, qu’ils ont soif d’être comme les autres, d’avoir les mêmes droits pour avoir l’honneur de remplir les mêmes devoirs. Alors, vous qui appelez sans cesse à la responsabilité individuelle, vous serez d’accord avec moi, cela commence par donner le droit de vote aux étrangers.


2 Messages de forum

  • Face au terrorisme le droit de vote. Le 25 janvier 2015 à 06:44 , par Lucien Farhi

    Merci, Didier, pour tes deux billets, qui portent la parole non plus du seul spectateur, fût-il sociologue compétent, mais du praticien qui a vu effectivement grandir ces gamins, les a même peut-être soignés en leur temps…

    Néanmoins, quelque chose m’inquiète dans la facilité avec laquelle tout le monde, maintenant, bat sa coulpe à propos de cette affaire : quartiers demeurés en déshérence, racisme, familles détruites par le chômage, école qui a failli, toutes ces causes sont rassemblées sous le parapluie dévolu aux bonnes intentions restées lettre morte… Rien n’est faux, hélas, de tout ceci, dans ce procès à charge contre nous-mêmes. Mais, gardons à l’esprit la complexité du phénomène. Sans prétendre à l’exhaustivité, je voudrais évoquer des aspects pas assez rappelés à mon gré.

    Tout d’abord, noter que ni la réussite scolaire, ni même « l’intégration » ne sont la panacée propre à prévenir tous risques de radicalisation : le cerveau des attentats du 11 Septembre, Khalid Cheikh Mohammed, avait obtenu un diplôme d’ingénieur en mécanique dans une université américaine. Mohammed Khan, chef des quatre auteurs des attentats de Londres en 2005, avait reçu le prix du modèle d’intégration de la ville de Leeds et avait rencontré la reine à Buckingham Palace. Deux ans plus tard, il se faisait exploser. Impossible de nier, après cela, la persistance de facteurs de radicalisation – politiques, religieux… – autres que ceux évoqués ci-dessus (déshérence des quartiers, échec scolaire, chômage, etc.) Des facteurs suffisamment puissants pour obérer, chez des personnalités éduquées, l’interdit de tuer…

    Se pose alors forcément la question : qui manipule ces jeunes, pour quels buts, avec quels moyens ? Et là, les regards se tournent vers l’Arabie Saoudite et son clone et concurrent : le Qatar.
    Le mobile : étendre leur influence géopolitique (et/ou celle du tuteur américain), au risque pourtant déjà expérimenté de ces apprentis sorcier de voir leurs marionnettes leur échapper.
    Leurs moyens : un argent du pétrole quasi illimité.

    Et la France dans tout cela ?

    De beaux mouvements de menton : cordons de la bourse déliés, notamment en matière de renseignements (2600 emplois supplémentaires et 425 millions d’€ pour l’équipement des forces de l’ordre). Cela pour le volet préventif/répressif. Côté positif, on attend le plan annoncé concernant l’Education nationale. De sorte que, sa main droite ignorant ce que fait sa main gauche, la France, qui n’en est pas à une contradiction près, pourra continuer simultanément à fournir 30% des commandes d’armes de l’Arabie Saoudite (2 milliards d’€), et équiper à 80% les forces armées du Qatar. Les mêmes deux pays qui financent, partout dans le monde, imams et mosquées intégristes où se radicalisent nos jeunes paumés des quartiers. Les mêmes, encore, qui en ont financé l’armement, une fois ceux-ci convertis au jihadisme, du moins jusqu’à la proclamation de l’EIIL…

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    • Face au terrorisme le droit de vote. Le 31 janvier 2015 à 17:20

      Bonjour,

      Je partage ces deux points de vue.

      Il existe un lien de plus en plus évident entre les capitalistes et les nationalistes de nombreux pays et les extrémistes religieux. Ils s’accordent sur un point : ils exècrent la démocratie et l’idéal civilisationnel socialiste. Les 123 journalistes et employés de presse assassinés en Algérie durant la décennie sanglante en ont payé le prix du sang (Lire l’Humanité du 28 janvier 2015). La gauche algérienne a été pourchassée dès l’indépendance de ce pays (Lire "les voleurs de rêves" de Bachir Hadjjadj). Et les auteurs des attentats de Paris sont les enfants perdus de la France et du GIA algérien (cf Monde diplomatique du mois de février 2015).

      Ironie de l’histoire qui n’est pas un hasard, et dans un domaine soit disant préservé des chaos de l’Histoire, le sport, la France va affronter l’équipe du Qatar demain en finale du mondial de hand-ball....au Qatar. Quand tout s’achète...

      Patrick Dubreil

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