Le vacillement du monde ? (14 mai 2012)

Je me suis aperçu il y a quelques jours que j’ai écrit à deux reprises récemment sur cette même situation d’être « interdit » par l’entrée soudaine d’une personne dans la pièce où je suis en consultation avec un nouveau patient, dans un lieu qui n’est ni le mien, ni psychiatrique. Pourquoi cette insistance sous mon clavier ?

C’est vrai que je suis surpris de la fréquence de telles irruptions. Mais plus certainement c’est leur effet sur moi qui me surprend et me laisse pensif à l’avoir noté. L’ouverture soudaine de la porte -quasiment toujours sans qu’on ait frappé auparavant à celle-ci-, suivi d’un cri de surprise, qui va d’une onomatopée à un « excusez-moi » furtif de l’intrus, provoque une sensation physique nette et profonde d’un déchirement au fond de mon corps, puis une montée d’adrénaline, à croire le sentiment de colère que je dois réprimer ensuite.
Il me faut alors reprendre mes esprits, c’est à dire le fil de mon travail : essayer dans le même temps d’accueillir l’autre dans mon monde mental, découvrir le paysage inconnu de son propre monde mental, tenter de collecter des bouts de sa subjectivité en la distinguant de la mienne, autant que je peux, avec l’objectif que s’en constitue un récit qui lui reste familier et à ce titre endossable, qu’il puisse assumer, et où un tiers pourrait avoir une place d’opérateur psychique. C’est toujours avec angoisse, et même parfois à reculons que « j’y vais », mais c’est souvent une aventure, parfois enivrante, hors temps, un voyage où je m’oublie, sans toutefois me perdre de vue. L’écriture de « l’observation psychiatrique » est ensuite un temps essentiel du soin : « débriefing », mise en mots, en forme « professionnelle », du voyage, rassemblement des morceaux, des miens, de ceux du patient, et témoignage de ce qui s’en est construit, avec les schémas explicatifs, pour les collègues qui auront à intervenir dans les suites, mais aussi pour le patient qui demanderait son dossier... Mais c’est une autre question, celle de l’écriture, de « l’observation », du dossier médical, du « dossier patient ».

Il me semble que dans ce moment de la première consultation avec un patient, le monde se résume à cet entre-deux (même si, du moins aux urgences, un infirmier psychiatrique est quasiment toujours présent, qui représente la Cité, un tiers qui fait société) et se trouve alors, pour ce qui me concerne, intériorisé dans ma personne, dans mon corps, où la porte s’ouvrant ferait effraction, ouvrant une brèche par laquelle le monde contracté s’échapperait. Quelque chose comme une expérience sensible du réel venant heurter un imaginaire à l’œuvre. Peut-être même quelque chose ressemblant au vécu psychotique du monde, l’espace d’un instant ?

lundi 14 mai 2012, par Eric Bogaert

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