La culpabilité

C’était il y a 12 ans, en novembre 2000, j’étais installé depuis un peu plus d’un an. Je me souviens encore de cette consultation du vendredi soir…

Cette maman m’amenait son fils de 7 ans ½ pour la persistance d’une infection du cuir chevelu. L’infection se situait au niveau occipital, masquée en partie par une chevelure dense, l’aspect suppuré était net et l’enfant était abattu. Elle avait consulté 48H auparavant un dermatologue. Le prélèvement bactériologique n’avait rien révélé… Je lui prescrivis AUGMENTIN® et ULTRALEVURE®. Le lundi matin, elle m’avait rappelé pour me signaler que l’enfant avait été hospitalisé en urgence, que l’urgentiste avait jugé que j’aurais dû le faire avant… qu’un geste chirurgical de drainage large lui laisserait une cicatrice définitive… Quelques semaines plus tard, le compte-rendu d’hospitalisation m’apprenait qu’il s’agissait d’un KERION à TRICHOPHYTON MENTAGROPHYTES !!! Une teigne !!!

Était-ce son ton accusateur et son air sévère ? Elle me rappelait un peu ma défunte tante qui m’impressionnait toujours ! Était-ce le fait que cette famille, habituellement suivie par mon confrère, avait attendu de moi une expérience que je n’avais pas ? Ou que je n’avais pas su faire le diagnostic d’une teigne que je n’avais jamais vue auparavant que dans les livres et sur une diapo, en cours de dermato ? Était-ce parce que cet enfant était en classe avec le fils d’un ami ? Aux fins fonds des méandres de ma conscience et de mon inconscient, s’est construit un sentiment puissant de culpabilité, qui m’a fait repenser régulièrement à cet événement traumatique.

J’y repensais, lorsque j’allais rendre visite à cet ami et appréhendais que son fils me signale ce que son petit camarade avait rapporté de cette douloureuse expérience. J’y repensais encore, lorsque j’avais une visite à faire dans la cité où l’enfant habitait. J’y repensais, bien sûr, lorsque j’apercevais la famille en salle d’attente pour voir mon associé. Bref, je m’étais habitué à cette pensée qui venait m’enquiquiner de temps en temps, tels les spectres des patients qu’il m’était arrivé de perdre, au sens propre ou au sens figuré…

Alors imaginez ma surprise quand je vois arriver il y a 15 jours à ma consultation ce même petit garçon, qui est maintenant un grand gaillard de 19 ans !

Il consulte pour des troubles du sommeil, en phase de préparation d’examen et se demande s’il doit consulter un psychologue. Rien de grave apparemment, un peu de DONORMYL® et de réassurance pour le conforter dans ses capacités, et aboutir à un certificat d’absence pour le jour même. Une consultation qui aurait pu être brève, mais qui m’aurait laissé un goût amère si elle en était restée là.

A la fin de la consultation, n’y tenant plus je lui dis : « Tu sais, la dernière fois que je t’ai examiné, tu avais 7 ans, ça s’était mal fini ». Il me répond « Oui, je m’en souviens … ».

Aïe, cela s’annonçait mal, je craignais de rouvrir la boite de Pandore en abordant ce souvenir douloureux Je lui explique : « J’y repense souvent, et je me sens un peu responsable ». Il me dit : « Je comprends … ».

Finalement, je me rends compte, en discutant avec ce jeune homme équilibré, que mon imagination avait surévalué les conséquences de mon erreur. Les séquelles physiques étaient modérées et non invalidantes ; les séquelles psychologiques, celles que je craignais par-dessus tout, étaient absentes. A la fin de la consultation, je me suis senti léger, presque aérien, comme quand je quitte le cabinet pour des congés bien mérités.

Ce patient m’a finalement soulagé… Comme quoi, il y a certaines consultations qui sont utiles, peut-être plus pour le soignant (en dehors de l’aspect pécuniaire !) que pour le malade !

Que c’est lourd, la culpabilité, même pour un athée !

samedi 15 juin 2013, par Dr S.

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