La crise financière : prélude à un séisme politique ?

La référence à 1788 a été souvent évoquée ces derniers temps, dans le but d’établir un parallèle avec la situation du moment. Abus, privilèges insolents de la classe dirigeante, perte des repères moraux, mais aussi, des variables plus « dures » : montée du chômage, désaffection grandissante des classes moyennes pour le système, avec la remise en cause de « l’ascenseur social », autant de données convergentes maintes fois soulignées.

Il y manquait la crise financière : nous y sommes.

Mais, tant qu’à invoquer l’Histoire, il n’est pas sans intérêt de rappeler qu’avant 1788, il y a 1774, soit une quinzaine d’années en amont. Turgot, face au déficit du budget de l’Etat, expérimente les recettes du libéralisme (déjà !) : il refuse d’augmenter les impôts, économise sur le train de vie de l’Etat (l’austérité…), libéralise les échanges entre les régions (notre mondialisation…). Le tout sur fond de bonnes intentions : favoriser la production de nouvelles richesses en allégeant ou supprimant les facteurs censés s’y opposer. La spéculation sur les farines rendra vains ces efforts.
La suite, de Necker à Brienne, en passant par Calonne et enfin re-Necker, n’est que la longue descente aux enfers d’un régime fourvoyé dans un déficit budgétaire creusé en grande partie par l’entretien d’une masse de parasites (la Cour). Tous les expédients sont utilisés, y compris la planche à billets : Brienne, en désespoir de cause, donne cours forcé au papier de la Caisse d’escompte pour rembourser les rentiers. Les Etats généraux, ne l’oublions pas, ne sont convoqués à l’origine que dans le but de trouver une solution à l’impasse budgétaire, fruit de l’opposition des privilégiés à la mise en place de la nécessaire réforme fiscale.

L’Histoire, une fois de plus, bégaierait-elle ? La dette publique a presque triplé entre 1995 et 2011, pour atteindre 1 646 milliards d’€ à la fin du 1er trimestre 2011. Les intérêts payés annuellement pour le service de cette dette se montent à 50 milliards d’€, soit désormais le premier poste du budget de l’Etat, avant l’Education.

Cette situation résulte de l’action concordante de différents facteurs :
-  La complaisance des gouvernements successifs – de gauche comme de droite – envers les classes les plus privilégiées de la société : laminage de l’impôt direct, régime d’imposition favorisant le capital au détriment du travail, niches fiscales… A ces facteurs, s’ajoute la nouvelle donne créée par la mondialisation – traduisons, la libre circulation des marchandises et des capitaux qui débouche sur un partage encore plus inégal des richesses produites entre les détenteurs des pouvoirs économiques et financiers et le commun de la population. Retour à Turgot ?
-  La faiblesse persistante de l’assiette de l’impôt, du fait de la crise économique : cette crise, dont une mondialisation dérégulée constitue l’un des ressorts, aboutit à une paupérisation relative : on ne meurt plus de famine comme dans le Dauphiné de 1788, mais on renonce, par exemple, à se soigner, à suivre une formation, etc.
-  Et seulement, en troisième lieu, la dérive des dépenses publiques, notamment les comptes sociaux. Même phénomène qu’en 1788, mais causes différentes : à l’époque, c’est l’entretien des privilégiés qui grève le budget de l’Etat. Aujourd’hui, cette classe sociale, détenant le pouvoir économique, se paie directement, sans avoir besoin d’émarger sur les comptes publics. Et laisse à la charge de ces derniers le soin de réparer les dégâts qu’elle a occasionnés : aides sociales mises à la charge des collectivités locales, déséconomies causées par les atteintes à l’environnement, coût des mesures sécuritaires, de l’assurance maladie, du chômage, etc.

Désormais, la question n’est plus de savoir si se profile ou non à partir de 2012 un plan d’austérité destiné à réduire le poids de la dette : la couleur du gouvernement mis en place après la présidentielle ne pourra jouer que sur une plus ou moins juste répartition des sacrifices et en aucun cas sur leur ampleur.

Question subsidiaire, mais non dépourvue d’intérêt quant aux modalités de répartition de la charge : la dite ponction s’effectuera-telle dans la transparence – augmentation des impôts, amenuisement des services publics – ou se dissimulera-telle sous l’aspect plus indolore de l’inflation ? Plus indolore, certes, mais pas neutre. Trinqueront, si cette dernière solution est privilégiée, les classes sociales au pouvoir de négociation le plus faible : personnes âgées, chômeurs, travailleurs précaires, etc., sacrifiées sans trop de remords dans le cadre d’un accord implicite entre dirigeants économiques, politiques et syndicaux. Au lendemain de la Libération, ce fut déjà le choix de de Gaulle, donnant la préférence à Pleven sur Mendès-France – les Français étant réputés incapables de supporter la rigueur prônée par ce dernier – et choisissant par là même l’inflation. Cette option devait perdurer jusqu’à l’ère Delors, en 1983.

A ce titre, il n’est pas anodin de relever aujourd’hui les premiers signes de retour de cette inflation : augmentations réalisées et/ou programmées du prix de l’énergie, des transports, renchérissement du crédit, etc. La défense de l’euro fort, mission première de la BCE et consistant à lutter contre l’inflation, a vraisemblablement fait long feu, ce dont témoigne sa décision d’acheter les créances douteuses de dette souveraine des pays sous surveillance : Grèce, Irlande, Portugal, Espagne, Italie. La France de Sarkozy, en conflit avec l’Allemagne sur ce point, témoigne de la même préférence « culturelle » pour l’inflation quand elle préconise que le FESF (Fonds européen de stabilité financière) puisse se refinancer auprès de la BCE.

Ce qui nous mène au cœur du sujet : l’effet multiplicateur de la crise financière créé par la crise bancaire. L’énormité des sommes évoquées à ce sujet, depuis maintenant deux années, fait que l’on commence à se douter d’un effet dévastateur sur le montant de la dette publique, qui n’en avait vraiment pas besoin. Qu’en est-il au juste ?

Il n’est, pour cela, que de suivre le fil directeur de DEXIA. La crise se manifeste toujours des deux côtés du bilan des banques :
-  A l’actif, des créances dévalorisées : participations risquées, emprunteurs privés (subprimes) et publics (dettes souveraines) en défaut…
-  Au passif, des ressources incertaines : investisseurs devenus méfiants, prêts interbancaires suspendus…
-  Au total, des fonds propres, au pire devenus incapables de couvrir les pertes, au mieux, réduits à des niveaux insuffisants pour rassurer les marchés, d’où incapacité de refinancer les prêts consentis par ces banques et menaces d’arrêt complet de leurs activités, par manque de liquidités.

L’ampleur du problème ? A l’échelle de l’Europe, les estimations vont de 300 milliards d’€ pour recapitaliser les banques à 2400 milliards, si l’on y ajoute le coût de rachat de leurs créances douteuse et les garanties exigées par les investisseurs pour en assurer le refinancement, soit 1.5 fois la dette souveraine de la France, pour prendre une comparaison. Notons au passage, combien le chiffre de 100 milliards d’€ actuellement retenu par les politiques européens est dérisoire. Pire : certains, parmi les économistes bancaires les plus réputés – Patrick Artus, pour ne pas le citer –, jugent ce type de mesure, quel que soit leur niveau, totalement inadéquat. [1]

C’est donc sur les solutions que les économistes divergent et cette ligne de fraction ne recouvre pas le clivage gauche/droite.
-  Appliquons purement et simplement les règles du capitalisme plaident d’aucuns : que les créanciers perdent leur mise, c’est normal – et moral –, c’est la règle du jeu, le contribuable n’a pas vocation à se substituer à eux, en subventionnant ou prêtant de l’argent aux banques. Le faire, outre l’aspect moral inique d’un tel acte, ne pourrait qu’aggraver la dette publique des Etats pompiers eux-mêmes.
-  Impossible de s’en laver les mains et abandonner les investisseurs à leur triste sort de capitalistes malheureux, rétorquent les autres : prendre le risque de ne plus rembourser les marchés, c’est mettre en péril l’ensemble des banques qui, par contagion, bons et mauvais gestionnaires confondus, ne trouveront plus à se refinancer, d’où arrêt de l’économie dans son ensemble.
Le système dans lequel nous vivons ne peut se le permettre, au risque de créer les conditions d’une crise auprès de laquelle celle de 1929 paraîtra bénigne…

Les tenants de la seconde option détenant aujourd’hui les leviers de commande, nous allons payer la note – et celles à venir : DEXIA ne représente qu’une fraction modeste de l’ensemble des dettes souveraines à risque détenues par les banques françaises, sans parler de leurs autres actifs « toxiques ».

D’ores et déjà, les faits parlent : entre octobre 2008 et décembre 2010, les banques européennes ont bénéficié de la part des pouvoirs publics de 303 milliards d’€ d’aides à la recapitalisation et 104 milliards pour éponger leurs mauvaises créances (subprimes, essentiellement). Comme les aides à la recapitalisation ont, dans l’ensemble, rapidement été remboursées depuis, cela donne une idée des profits gigantesques accumulés par les mêmes banques au cours des années antérieures et distribués à leurs actionnaires, cadres et dirigeants. Déduction corroborée par le commissaire européen à la concurrence, lui-même, qui évoque pour ces banques des taux démesuré de retour sur investissement de 15 % au cours de la décennie. [2]

Depuis, la dette souveraine ayant pris le relai des subprimes, l’Europe a créé le FESF (Fonds européen de stabilité financière), destiné à racheter la dette des pays fragilisés et à recapitaliser leurs banques. Doté actuellement de 440 milliards d’€, dont plus de 100 à mobiliser pour la seule petite Grèce, on aura vite compris l’inanité de ce montage : tout se passe comme si la leçon de DEXIA, recapitalisée une première fois puis retombée en faillite, ne servait à rien. Et ce n’est pas en remontant le ratio des fonds propres des banques successivement à 7, puis 9%, ainsi que le préconise la Commission européenne, que l’on apurera les bilans de leurs actifs douteux et que l’on redémarrera la pompe à refinancer les prêteurs de moyen ou long terme.

Abstraction faite de toute querelle idéologique, de tout jugement moral, l’observation des faits conduit froidement à la conclusion : l’immense cupidité des classes dirigeantes – politiques et économiques confondues – enraye aujourd’hui le fonctionnement du crédit. La recherche par les banques, compagnies d’assurances, fonds financiers divers et variés, de taux de rendement excessifs de leurs placements a nourri une spéculation à l’échelle de la planète débouchant sur l’éclatement de « bulles » successives, technologiques, immobilières, et pour finir, souveraines. Mais à ce jeu, le serpent se mord la queue : la spéculation stigmatise la dette publique par le jeu trouble de ses agences de notation, mais cherche simultanément – avec la complicité active des dirigeants politiques, on ne le dira jamais assez haut – à forcer les Etats à se surendetter pour dédommager les mêmes spéculateurs de leurs pertes, avec comme arme, le chantage au tarissement du refinancement du crédit.

Seule solution raisonnable : séparer une fois pour toutes les banques de dépôts des banques d’affaires et réserver au premières le monopole de l’utilisation de l’épargne populaire : dépôts en compte courants, dépôts réglementés des livrets, assurance vie, etc., en contrepartie de leur rôle de prêteur à l’économie. [3]

En d’autres termes : sortir le crédit de la sphère du profit. Le programme du Conseil National de la Résistance, en somme, n’en déplaise à M. Kessler. [4]

jeudi 27 octobre 2011, par Lucien Farhi


Cet article se veut seulement initiateur d’un éventuel débat. Rédigé par un simple citoyen, ni macro-économiste, ni historien, le seul souhait de son auteur est de le voir repris, critiqué, amendé par ses lecteurs.


[1Patrik Artus Natixis Special report, Recherche économique N° 133, 10 Octobre 2011http://cib.natixis.com/flushdoc.aspx?id=60301

[2Joaquín Almunia Vice President of the European Commission responsible for Competition Policy European Economic and Social Committee Brussels, 4 October 2011 http://europa.eu/rapid/pressReleasesAction.do?reference=SPEECH/11/632&format=DOC&aged=0&language=EN&guiLanguage=en

[3Ce n’est pas autre chose qui est en train de se réaliser, concernant le démantèlement de DEXIA, avec la reconstitution d’une banque publique dédiée au financement des collectivités locales. Coût de ce naufrage : vraisemblablement quelques dizaines de milliards d’€, une fois mobilisées tout ou partie des garanties accordées par l’Etat. Cela fait cher du billet A/R public-privé !

[4Le 4 octobre 2007, dans Challenge, Denis Kessler, alors vice-président du MEDEF, reconverti depuis dans les assurances, écrivait : « Il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance » !

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