La clinique inqualifiable

Nous ne pensions pas que nous aurions un jour à défendre chaque geste de notre métier. Nous ne pensions pas que la pertinence d’un arrêt de travail prescrit au terme d’une consultation pourrait être remise en cause sur simple avis d’un « confrère », désigné à cet effet, sans qu’aucun examen clinique du patient ne soit effectué.

Nous ne pensions pas qu’un employeur pourrait payer des médecins pour contrôler de cette façon des personnes malades. Nous ne pensions pas non plus qu’il y aurait des médecins pour le faire. Nous n’avions pas imaginé ce monde, où il n’y aurait plus que des fraudeurs et des abusés, des contrôleurs et des contrôlés.

Nous étions loin de nous douter que la douleur ne pourrait plus s’évaluer que sur une échelle de 0 à 10 et que l’usure du corps serait un jour une plus-value, avec à la clef des bonus pour la retraite.

Nous ne pensions pas qu’il y aurait un jour des médecins pour afficher dans leur salle d’attente « pas de CMU ici » et pour assumer ouvertement leur refus de soins à une partie de la population.

Nous ne savions pas qu’un jour tous nos patients relevant de soins psychiatriques seraient sur liste d’attente, sans aucune chance de rencontrer un psychiatre pratiquant des honoraires conventionnés.

Nous ne savions pas que des traitements pourraient être donnés sous la contrainte, que les malades suicidaires seraient invités à se présenter aux urgences pour parler chaque jour à un médecin différent, la relation médecin-malade n’étant plus considérée comme un préalable indispensable aux soins.

Nous ne savions pas que la tarification à l’activité des hôpitaux publics nous interdirait de garder un malade alcoolique à l’hôpital s’il n’était pas l’objet d’un ACTE médical tarifé comme une fibroscopie. Accompagner un sevrage, surveiller l’émergence d’un syndrome dépressif grave et autres pratiques de la clinique médicale ordinaire sont sans valeur tarifaire et n’autorisent pas à poursuivre l’hospitalisation. Nous ne pensions pas que les malades opérés, toutes catégories confondues, pourraient désormais rentrer chez eux au bout de 48 heures. Nous ne savions pas que le corps humain avait changé à ce point.

Nous ne savions pas que des ingénieurs, des cabinets conseils, des consultants improvisés, seraient à même de prévoir, de mesurer, d’évaluer les situations de souffrance psychique au travail rebaptisées à leur intention « RPS ou Risques psychosociaux. » Nous n’avions pas imaginé qu’on combattrait ces risques en distribuant des « tickets psy » aux travailleurs en détresse, afin qu’ils s’intègrent dans l’organisation du travail.
Nous ne savions pas qu’une rupture de tendon s’appelait une TMS ou Trouble Musculo Squelettique, et nous nous demandons toujours, d’ailleurs, ce que le squelette vient faire dans cette histoire. A moins que ces appellations contrôlées ne permettent de figer le vivant dans une entité pseudo scientifique, à distance du corps humain.

Nous ne savions pas que faute de prévisions adaptées et de volonté politique, les gynécologues, les psychiatres, les médecins du travail devraient être remplacés par les médecins généralistes. Nous ne savons toujours pas qui remplacera les médecins généralistes.

Nous ne savions pas que ce qui fait l’essentiel de notre activité clinique était non tarifable, et que, de cette façon, elle deviendrait un jour invisible et inqualifiable. Nous n’avons rien trouvé de mieux que de la qualifier, encore et encore, de la restituer et de la partager à travers les textes d’une revue, car seuls les mots peuvent nous sauver d’une destruction aussi certaine et aussi radicale.

jeudi 9 décembre 2010


Cet article est la reproduction de l’Edito du N° 51 : « Que fabriquent les images ? » de Pratiques, numéro dont vous pouvez prendre connaissance du sommaire sur notre site

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