Jeanine de quoi tu te mêles

Jeanine va sur le trottoir. Elle s’en grillerait bien une, mais elle ne fume pas dommage. Elle scrute l’horizon au coin de la rue là-bas. Ah ça y est, il vient de passer le coin. Sa femme lui tend sa canne, montre la direction tout droit là tu suis le trottoir regarde elle est là elle t’attend. Jeanine fait de grand signes avec le bras, du style Ohé du bateau, auxquels Mme Princier répond plus sobrement, surveillant son mari qui se remet en branle. Le voilà qui s’arrête devant le portail des Flaubert, il doit regarder le petit moulin. J’y vais.
– Bonjour M. Princier, vous regardez le moulin ?
– Oh bonjour, je suis content de vous voir ! Comment allez-vous ? Heu… ma femme elle a dû s’égarer…
– Non non, elle va revenir vous chercher, venez, on va au bureau.
Elle sent qu’il s’abîme dans un puits de perplexité, aussi elle lui prend le bras. « On y va ? »
– C’est pour mes impôts ?
– Non on va chanter.
– Chanter ?
– Oui je vais vous faire un café et on va chanter.
– Vous alors ! Pour mes impôts ça commence à bien faire je leur ai dit mais y’a pas moyen c’est quelque chose tout de même !
Et M. Princier fait des moulinets avec sa canne.
– Hé, vous faites comme Zorro avec son épée ! Un cavalier qui surgit hors de la nuit / court vers l’aventure au galop… M. Princier écoute attentivement et quand elle arrive à Son nom il le signe à la pointe de l’épée, il se prend à brandir sa canne et zèbre l’air en clamant D’un Z qui veut dire Zorro ! Comme il en est très satisfait, il recommence plusieurs fois jusqu’à en lâcher la canne. Ils rigolent tous les deux. Jeanine se penche pour la ramasser.
– Mais non laissez je suis pas encore foutu quand même !
– Trop tard, je l’ai ! On arrive, entrez.
– Il fait bon ici. C’est chez vous ?
– Oui c’est le bureau entrez, fait Jeanine en s’effaçant. Il s’arrête quelques secondes mais se dirige vers la bonne chaise. Et c’est alors que Jeanine s’aperçoit du désastre. « Oh ! » fait-elle. Il se retourne avec sollicitude : « Vous vous êtes fait mal ? »
– Non non… asseyez-vous.
Jeanine est consternée.
– Je vous sers un petit café. Un sucre ? Fait-elle pour gagner du temps.
– Oui merci. Il fait bon chez vous. Ma femme c’est sans sucre… Il promène un regard perdu, et se reprend : mais moi c’est un, comme ma mère. Ah qu’elle fait du bon café ma mère… Vous avez perdu quelque chose ?
Jeanine fouille fébrilement dans un tiroir, et soupire de soulagement quand elle en sort une petite boite.
– C’est une bien jolie petite boîte que vous avez-là, hein ?
– Oui, fait Jeanine, c’est un nécessaire à couture. Écoutez-moi M. Princier, je peux pas vous laisser comme ça… Tout à l’heure en chantant Zorro et en tchik tchak tchok avec l’épée, vous avez fait craquer votre pantalon.
– …
– Il est tout déchiré derrière. Je veux pas que vous sortiez comme ça ! Il y a un gros trou. Énorme ! On voit… Jeanine se mord les lèvres, elle ne peut pas dire qu’on voit son caleçon, parce que c’est sa couche qu’on voit.
– Je ne vous suis pas très bien Madame.
– Vous allez me donner votre pantalon, et je vais vous le recoudre, d’accord ?
– Oui mon pantalon, il est… il est de saison voyez-vous. Mais j’ai pas de taches… Est-ce que je me suis encore taché ?
– Non non vous êtes tout propre ! Mais derrière… derrière ça va pas… Et résolument Jeanine lui défait ceinture et braguette, le fait rasseoir et lui ôte une jambe puis l’autre. Bon. Je vous recouds ça, et pendant ce temps-là, on chante.
Jeanine met son dé, enfile une aiguillée et tourne le tissu en tous sens.
M. Princier réajuste ses lunettes, et la contemple gravement.
– Vous avez toujours un ouvrage en cours vous. Comme ma mère…
Jeanine a les mains moites. « Oh la la, c’est tout déchiré… Je vais faire des petits points arrière en rejoignant les deux bords, mais si j’empiète trop, il ne rentrera plus dedans… Oh la la ça s’effiloche de partout… »
– Vous êtes bien habile…
– Vous trouvez ? Allez, on chante.
– On chante ? C’est que je ne voudrais pas faire pleuvoir…
– Pas de danger, avec votre belle voix ! On y va « Je ne sais pourquoi j’allais danser / à Saint Jean au musette… » ça y est, M. Princier est parti, sa voix vibre et emplit tout l’espace, c’est beau. Pendant le refrain, il monte le volume, il balance le haut du corps. Et en avant pour les couplets suivants pendant qu’elle renforce la couture. De temps en temps elle chante avec lui. Ch’est chuper Monchieur Princhier, l’encourage-t-elle en coupant le fil avec ses dents.
– Dites, je vais la refaire. Ah j’aime la valse moi, regardez !
Il se lève, tient sa canne à bout de bras légèrement inclinée, et 1-2-3, 1-2-3 il fait glisser ses pieds…
Jeanine médusée, regarde. Les yeux fixés sur le pommeau de sa canne, en couche, en chaussettes et mocassins, les jambes blanches et rabougries, il danse. Alors, de son doigt chapeauté par le dé, toctoctoc, toctoctoc, Jeanine bat la mesure pour la valse du prince…


dimanche 22 décembre 2019, par Isabelle Canil

Lire aussi

Jeanine en décembre

29 mars 2020
par Isabelle Canil
— Qu’est-ce que vous avez commandé pour Noël ? « Ça recommence », pense Jeanine. En soupirant, elle répond « Je sais pas... » et surtout, elle ne demande pas « Et toi ? » — Moi j’ai commandé un galaxy — Ah ? …

Jeanine a la plage

2 septembre 2019
par Isabelle Canil
Isabelle Canil Orthophoniste Jeanine vient de déplier sa serviette et de s’asseoir dessus. Avant de se mettre au boulot, elle s’octroie un petit moment délicieux, elle enfouit ses orteils dans le …

Jeanine veut faire assassin

20 avril 2019
par Isabelle Canil
Isabelle Canil Orthophoniste Jeanine fait un petit trait pour le môme assis en face d’elle, avec qui elle fait une série. Jeanine est maussade. Elle fait la gueule et voudrait changer de boulot. …

Orthophonie en danger

25 mars 2019
Manifeste des Ateliers Claude Chassagny (ACC)/Fédération des Orthophonistes de France (FOF) : orthophonie en danger Résistance au laminage de notre métier, réaffirmation de l’indépendance et de la …