Pratiques, les cahiers de la médecine utopique

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Rencontre

par Dr S. - vendredi 18 avril 2014

Où le Dr S. relate d’un épisode de sa vie en tant que patient et d’une rencontre avec un soignant qui a été un modèle de rôle dans sa formation.

Il est des moments où l’on change de rôle…

Le 28/03/2014, je rentrais à l’Hôpital (où j’avais été interne résident) dans le service de chirurgie ambulatoire pour y subir une intervention pour une hernie ombilicale. La « chose » avait pointé son nez depuis plusieurs mois et commençait à me gêner sérieusement. J’avais enfin pris la décision de passer une échographie et le verdict était sans appel, une petite frange graisseuse avait réussi à trouver un passage dans le canal qui m’avait nourri in-utero ! L’examen sous le bras, j’avais demandé à mon chirurgien digestif préféré de faire quelque chose pour moi…

Après m’être douché à la povidone moussante, j’arrivais dans le service le matin à jeun. On m’annonçait que je passerais au bloc en fin de matinée. J’avais ainsi l’occasion d’échanger avec d’autres patients qui devaient subir eux-mêmes des interventions en ambulatoire. Je n’imaginais pas que leur préoccupation principale serait la bouffe et la clope qui leur manquaient. Ou peut-être exprimaient-ils ainsi leurs angoisses ? Après deux heures d’échanges cordiaux durant lesquels j’avais préféré omettre mon métier en me qualifiant d’auto-entrepreneur, une aide-soignante me conduisait à une chambre et me demandait de me déshabiller et de revêtir la chemise chirurgicale [1] . Elle revenait ensuite pour la « tonte chirurgicale » avant de me laisser dans les mains de l’infirmière pour les contrôles d’usage sur mon identité, l’absence d’allergie, que j’étais bien à jeun et le type d’intervention que je devais subir pour finir par la pose d’une perfusion.

J’étais serein quand le brancardier venait me chercher et me faire traverser des couloirs que j’avais parcourus à de nombreuses reprises. Bien que ce fût il y a 17 ans, bien que j’aie la tête en bas, je reconnaissais les couloirs et les ascenseurs, les portes automatiques et leurs bruits caractéristiques, les odeurs du bloc où j’avais aidé des chirurgiens qui étaient maintenant pour la plupart partis à la retraite. Toujours allongé sur le brancard, je patientais dans le « sas », une zone de transit où je retrouvais mes camarades d’infortune qui attendaient d’y passer comme moi… C’était impressionnant de voir tous ces acteurs se croiser en tenue de bloc uniforme, cela donnait à ce lieu très hiérarchisé un semblant de communauté égalitaire.

Enfin mon tour est arrivé, on m’a fait entrer dans la salle, on m’a répété les même questions rituelles, puis on m’a annoncé que j’allais bientôt m’endormir, puis plus rien. Je me retrouve en salle de réveil comme si c’était quelques secondes plus tard… On me fera redescendre dans ma chambre quelques heures plus tard.

Cette expérience était pour moi une première, mais bien que très instructive comme témoignage vécu, je ne l’aurais certainement pas relatée si, de retour dans ma chambre, je n’avais reconnu une voix qui parlait dans le couloir : Béatrice !

Eté 1992. Etudiant en 5ème année, je postule pour un travail d’été dans une clinique. Je pense surtout à gagner de l’argent. Je suis embauché pour 2 mois comme faisant fonction d’aide-soignant de nuit dans un service de soins intensifs néphrologiques de 6 lits. Le travail est pénible par ses horaires, stressant par la gravité des malades et l’environnement sonore avec des alarmes nombreuses que je dois vite apprendre à maîtriser. Par contre, je suis accueilli de manière bienveillante par les médecins de ce service qui me montrent plein de gestes techniques.

Mais ce n’est pas eux qui m’apprendront vraiment mon métier. Le plus précieux apprentissage, je le dois à une infirmière, Béatrice, qui travaillera en binôme avec moi durant cet été. J’ai appris d’elle la bienveillance, l’écoute, le contact avec le malade, jusqu’au contact physique, la toilette, le coiffage, le rasage, les bassins, les lits, les sondes urinaires, les prélèvements, la toilette mortuaire, à rester calme même en situation d’urgence, à mobiliser un patient inconscient, à respecter son intimité même après son décès, à savoir être actif dans le soin sans être intrusif.

Ces compétences n’auraient pas pu m’être transmises par un enseignement théorique en amphithéâtre ou dans un livre. C’est en m’expliquant et en me montrant que mon infirmière m’a enseigné tout ce savoir de manière informelle, par ce qu’en pédagogie on appelle un modèle de rôle [2].
Et maintenant que je suis moi-même Maître de Stage Universitaire, j’essaie par ce moyen de faire toucher à des étudiants de 4ème et 5ème années, la finesse et la complexité de la relation de soins. Je me demande même si un stage d’aide-soignant en binôme avec une infirmière ne devrait pas faire partie intégrante du cursus clinique des étudiants en médecine.

Le souvenir de cette période est pour moi très positif, par contre, Béatrice pense certainement à raison, que la gestion pendant 12H de nuit de 6 patients pouvant être sous dialyse et respirateur était particulièrement lourd. Elle estime qu’une équipe composée d’une jeune infirmière et d’un aide-soignant (même s’il était étudiant en médecine) n’était pas suffisante pour cette charge de travail mais que nous nous en étions malgré tout bien acquittée.


1 Message

  • Rencontres Le 18 avril 2014 à 19:17 , par Anastasie

    Hello Docteur S
    Moi aussi je suis passée récemment par la case chirurgie, avec toutes ces étapes, et surtout la magie du réveil : de s’être trouvée morte temporaire, se réveiller ressuscitée dans la suaveur des morphiniques, vue trouble et semitorpeur cotonneuse confortable et quel plaisir de planer jusqu’à finalement revenir à soi...
    En dehors de cette expérience "toxicomaniaque", j’ai moi aussi bien apprécié l’échange avec les infirmières, mais surtout j’ai été impressionnée par leurs terribles conditions de travail.
    A ce sujet je me demandais si tu en avais parlé avec Béatrice : est-ce qu’elle ne pense pas que c’est pire aujourd’hui que quand vous aviez travaillé ensemble il y a 15 ans... ? où c’était déjà "limite"...
    Celles avec qui j’ai parlé m’ont raconté le stress en continu, le déplacement périodique dans le service voisin quand il a "plus besoin" d’elles que le leur, où pourtant elles sont toujours en sous-nombre, les patients qui tournent tout le temps (comme moi, tu n’es sans doute pas resté plus de 48 heures... ?), le manque de temps pour travailler comme elles voudraient et la frustration qui va avec.
    L’une d’elles m’a expliqué comme elle élaborait des stratégies : "Je reste 10 minutes dans chaque chambre, pour être sûre d’avoir tout fait, car après je sais que je n’aurai pas le temps de revenir..." tout en s’angoissant en permanence à l’idée qu’il pourrait se passer des problèmes qu’elle n’aurait pas prévus...
    Quant à l’aide-soignante, quand je lui ai demandé de retirer le couvercle de la carafe, qui était particulièrement dur à enlever, pour la remplir au robinet de la salle de bains, voyant qu’elle avait eu autant de mal que moi, je lui ai posé la question : "vous faites ça combien de fois par jour ?" réponse : "pour 50 patients"...
    Mais ce qui m’a le plus frappée c’est que, parlant avec l’infirmière la plus proche, alors qu’elle me racontait toutes ses difficultés, je lui ai dit au moins 3 fois : "Vous n’êtes pas suffisamment nombreuses..." et jamais elle ne m’a répondu, signifiant par ce silence qu’elle était résignée à ne rien revendiquer.
    J’ai appris par la suite que dans ce grand hôpital parisien performant et rénové, le taux d’arrêts de travail était très élevé...
    Vive la médecine de pointe et la chirurgie en toute sécurité, mais jusqu’où les soignants vont-il supporter ces conditions de travail et de vie ? Qu’en pense Béatrice ?

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