Pratiques, les cahiers de la médecine utopique

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Lundi 9 avril 2012

2 avril 2012

Aujourd’hui, 2 avril 2012, c’est la journée mondiale de l’autisme.

« Pas si fou », titre aujourd’hui Libération, à propos de la sortie du DSM-5 dans 12 jours. Il est temps de publier ce texte écrit il y a 2 semaines.

Après un long silence -il y a tant à dire, mais pas assez de temps ; et comment choisir, comment dire, …- trois informations me tombent dessus en même temps.

Le 5ème « manuel diagnostic et statistique des troubles mentaux » (DSM-V) va paraître, qui proposerait l’invention (mais dans quel sens ? création ou découverte ?) d’un certain nombre de troubles mentaux (maladies ?). Petit rappel historique, mais aussi contemporain, c’est à dire chiffré :

- le DSM est un manuel répertoriant les diagnostics en psychiatrie édité et mis à jour par les psychiatres de l’association américaine de psychiatrie (APA), c’est une production collégiale qui compte 4 éditions (plus 2 révisions) et dont la 5ème devrait être publiée en mai prochain ;
- le DSM-I (1952) compte 106 pathologies ;
- le DSM-II (1968):182 pathologies ; en1973, l’homosexualité est retirée des pathologies au cours d’un vote des membres de l’APA, après 3 ans de controverses et de lobbying des associations représentant les homosexuels ;
- le DSM-III (1980) est bâti dans l’abandon des références théoriques et notamment de la psycho-pathologie, se voulant empirique, fiable, statistique, médical, faut-il dire scientifique ? (curieux, ce rapprochement), et démocratique ? (sa validation s’est faite par vote) ; il comprend 265 diagnostics ;
- le DSM-IIIR (1987) compte 292 diagnostics ;
- le DSM-IV (1994) 297 troubles psychiatriques ; l’accroissement du nombre des diagnostics s’accompagne d’un élargissement du champ épinglé, quittant l’hopital pour entrer au domicile privé, de la maladie au trouble ;
- le DSM-IVR (2000) : sans changement quantitatif.

Le DSM-V devrait comporter autour de 400 troubles mentaux. Leur nombre a été multiplié par 5 en 60 ans. Il faut dire qu’apparaissent des pathologies « innovantes », ainsi par exemple le DMDD (« disruptive mood dysrégulation disorder », en français ça donnerait quelque chose comme trouble de dysrégulation de l’humeur perturbateur). Les critères proposés par le laboratoire de psychopathologie du développement de l’université de Boulder au Colorado sont les suivants (http://psych.colorado.edu/~willcutt...) : "
- A. Le trouble est caractérisé par de graves explosions de colère récurrentes qui sont manifestement hors de proportion dans l’intensité ou la durée par rapport à la situation.

  • 1. Les accès de colère sont manifestes, verbalement et/ou par le comportement, comme dans la forme de rage verbale ou d’agressions physiques envers les personnes ou les biens.
  • 2. Les accès de colère sont incompatibles avec le niveau de développement.

- B. Fréquence : Les accès de colère se produisent, en moyenne, trois fois ou plus par semaine.

- C. Humeur entre les accès de colère :

  • 1. Presque chaque jour, la plupart de la journée, l’humeur entre les accès de colère est constamment irritable ou en coléreuse.
  • 2. L’humeur irritable ou en coléreuse est observable par d’autres (par exemple, les parents, les enseignants, les pairs).

- D. Durée : Les critères A ou C sont présents depuis 12 mois ou plus. Pendant tout ce temps, la personne n’a pas eu 3 mois consécutifs ou plus sans les symptômes de critères A à C.

- E. Le critère A ou C est présent dans au moins deux cadres (à la maison, à l’école ou avec les pairs) et doit être sévère dans au moins un cadre.

- F. Le diagnostic ne doit pas être faite pour la première fois avant l’âge de 6 ans ou après 18 ans.

- G. Les critères A à E débutent avant l’âge de 10 ans.

- H. Il n’y a jamais eu une période distincte qui dure plus d’une journée au cours de laquelle l’humeur anormalement élevée ou expansive était présente toute la journée, et l’humeur anormalement élevée ou expansive a été accompagnée par l’apparition ou l’aggravation de trois des critères "B de manie (c’est-à-dire : grandeur ou estime de soi exagérée, diminution du besoin de sommeil, débit verbal accéléré, fuite des idées, distraction, hyperactivité dans tous les sens, ou engagement excessif dans des activités aux conséquences très douloureuses ; voir pp XX). L’humeur anormalement élevée doit être différenciée d’une élévation de l’humeur appropriée, comme cela se produit dans le contexte d’un événement très positif ou de son anticipation.

- I. Les comportements ne surviennent pas exclusivement au cours d’un épisode de trouble dépressif majeur et ne sont pas mieux expliqués par un autre trouble mental (par exemple, des troubles du spectre autistique, le syndrome de stress post-traumatique, le trouble d’anxiété de séparation, un trouble dysthymique) (Note : Ce diagnostic ne peut pas coexister avec celui de trouble oppositionnel avec provocation ou de trouble bipolaire, mais il peut coexister avec ceux de déficit de l’attention/hyperactivité [1], troubles du comportement, des problèmes de toxicomanie. Pour les individus répondant aux critères à la fois de troubles de dérèglement de l’humeur perturbateur et celui de trouble oppositionnel avec provocation seul le diagnostic de trouble de dérèglement de l’humeur perturbateur doit être posé. Si une personne a déjà vécu un épisode maniaque ou hypomaniaque, le diagnostic de trouble de dérèglement de l’humeur perturbateur ne devrait pas être posé). Les symptômes ne sont pas dus aux effets d’un médicament ou à une condition médicale générale ou neurologique. »

Au-delà de la subjectivité du diagnostic -un comble pour un manuel qui se veut athéorique, scientifique, objectif-, c’est à dire de l’appréciation de l’intensité de la colère et de la mesure de son rapport au contexte, il faudra tenir les comptes, du nombre de crises de colère par semaine pendant un an, entre 6 et 18 ans, aidé probablement par une échelle de Richter de l’intensité des crises.

Faut-il y voir un cadeau des dieux, ou un complot des marchands du temple, un reportage au journal télévisé de la grande chaîne publique de télévision hier indiquait que les applications pour les smartphones permettant d’auto-évaluer sa santé connaissaient une progression spectaculaire : pas de problèmes, donc, pour compter, outre les pas, les pulsations, la tension artérielle, le poids, les crises de colère.

Pendant ce temps une polémique apparaît en Belgique, à propos des expertises du tueur d’enfants de la crèche de Termonde (les faits datent du 23 janvier 2009). Lors de ce procès, les psychiatres auraient porté le diagnostic de psychopathe simulateur (c’est à dire homme violent qui a simulé la folie pour se déresponsabiliser de ses actes meurtriers) en se basant sur les critères, statistiques, comportementaux et descriptifs, du DSM-IV, tandis que les psychologues cliniciens auraient évoqué, à partir d’une « écoute du sujet », que cet homme souffrait de schizophrénie paranoïde. Ces psychologues cliniciens dénoncent une psychiatrie, statistique et comportementaliste, qui se fait « annexe de la fonction policière » en se mettant « au service de la société, alors qu’elle devrait être le refuge de celui qui souffre dans la société ».

C’est une question fondamentale : à partir du moment où on parle de colère, faut-il appeler un psychiatre anglo-saxonnant pour qu’il compte le nombre de crises et en déduise à partir de ses abaques le nombre de gouttes de dérivé amphétaminique [2] (sans doute, compte-tenu de la proximité du ce « DMDD » avec le « TDHA », en attendant que les laboratoires pharmaceutique inventent une nouvelle molécule) à donner à l’enfant, ou s’interroger avec un autre plutôt latin sur ce que signifie cette colère. Ne vaudrait-il pas mieux donner à cette question une réponse d’adulte -voyons de quoi il s’agit-, plutôt qu’une réponse d’enfant -c’est mal-. On peut prédire que dans le DSM-6 apparaîtront d’autres maladies mentales, comme le meurtre, le vol, le mensonge, l’abus de confiance, le harcèlement, … Ça va faire le ménage.

Il est bien temps de publier ce texte écrit il y a 2 semaines. En effet, ils sont fous, d’une sorte d’arithmomanie, obsédés par la comptabilité de l’apparence (cf l’« évidence based médecine »).

Les inquiets de cette évolution peuvent consulter le site http://www.stop-dsm.org/index.php/fr/ .

[1] c’est le fameux TDHA : trouble du déficit de l’attention avec hyperactivité

[2] on peut craindre une recrudescence de l’addiction aux amphétamines chez les jeunes adultes


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