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Ghulam a 37 ans, il est pakistanais.

Il travaillait comme policier dans les renseignements. « Like the CIA » m’explique-t-il dans son anglais sommaire). Il avait déjà reçu une balle…
Cette plaie reçue en 2005 s’était compliquée par une infection qui avait nécessité une intervention chirurgicale avec transfusion. C’est probablement depuis cette période qu’il était contaminé par le virus de l’hépatite C.

Il avait quitté le Pakistan en 2011. Il craignait d’être exécuté s’il retournait là-bas
J’ai rencontré pour la première fois en consultation Ghulam en avril 2012. Il m’avait demandé de lui faire un certificat médical pour sa demande d’Asile. Je certifiais alors avoir constaté une plaie abdominale et la radiographie de l’Abdomen Sans Préparation confirmait la « présence d’un corps étranger dans l’hypochondre droite ; ce corps étranger est radio-opaque de forme caractéristique de 19.2 mm de long sur 9 mm de large correspondant à un projectile d’arme à feux ».
Cet état était compliqué par un syndrome douloureux de la cheville, suite à un accident de la voie publique alors qu’il était piéton en août 2011, et qui avait abouti à une fracture malléolaire, et justifié une ostéosynthèse par plaque vissée. Cela limitait son périmètre de marche et le gênait dans ses démarches administratives. Nous avions décidé, en octobre 2012, de lui faire retirer ce matériel orthopédique qui devenait maintenant plus invalidant qu’utile.

Je ne l’ai pas revu pendant plusieurs mois, mais il m’apprenait plus tard qu’il avait été débouté de sa demande d’asile. Je percevais bien, lorsqu’il m’en parlait, que cela l’inquiétait beaucoup à l’idée de devoir quitter le territoire français. Les semaines suivantes, il m’avait consulté avec des troubles anxieux manifestes, des troubles du sommeil et une perte de confiance en l’avenir, avec des idées pessimistes qui m’avaient fait penser au développement d’un syndrome anxio-dépressif. Je lui prescrivais alors un traitement médicamenteux pour l’apaiser.

Compte-tenu de cette souffrance, je lui avais recommandé, avec son avocat et l’association qui l’accompagnait au sein du CADA [1] où il était hébergé, d’entamer des démarches pour une demande de séjour pour étranger malade.
Deux arguments me semblaient défendables. La présence d’une hépatite C chronique de génotype C active [2] qui, bien que non traitée actuellement, nécessitait une surveillance régulière avec contrôles biologiques et explorations spécialisées hépato-gastro-enterologiques (fibrotest ou fibroscan). Par ailleurs, son syndrome anxio-dépressif me semblait suffisamment sérieux pour l’orienter auprès d’un spécialiste. Nous étions cependant limités parmi les correspondants de notre zone, en raison de la contrainte linguistique (il ne parle que l’anglais) et la contrainte de temps (les rendez-vous durant l’été étaient à 1 mois ½).
Un contact téléphonique avec un médecin agréé que je connaissais bien m’incitait à renforcer ces deux prises en charge, pour que le certificat puisse être étayé par des arguments solides.

Ce n’est qu’après mes congés d’été que j’ai eu des informations sur la situation de Ghulam. Une psychiatre m’appelait pour avoir des renseignements complémentaires concernant les antécédents, l’anamnèse et la symptomatologie. Elle confirmait le syndrome anxio-dépressif, mais je sentais, lors de notre entretien, que la nécessité d’un certificat spécialisé lui posait un problème éthique. Elle ne faisait jamais de certificat lors d’une première consultation. Je lui expliquai que nous étions dans une situation administrative sensible et que son certificat l’aiderait certainement lorsqu’il reviendrait consulter le médecin agréé.

Depuis, pas de nouvelles, je m’interroge. Ai-je bien fait d’anticiper ces démarches ? Les accompagnants de l’association d’accueil n’étaient-ils pas compétents ? Ai-je les bons correspondants spécialistes ? Sauront-ils rédiger les certificats dans le sens auquel aspire ma conscience ?

Notre mode d’exercice facilitant tellement les « perdus de vue », une mesure de reconduite à la frontière pourrait arriver sans que je m’en aperçoive ! Il nous faut de l’aide !

[1] Centre d’Accueil des Demandeurs d’Asile

[2] Voirhttp://www.comede.org/IMG/pdf/guide_comede_2013.pdf pages 275-293 et 337-344


1 Message

  • Merci au médecin de quartier de présenter toutes les angoisses que nous procurent le suivi délicat des demandeurs d’asile déboutés. Non seulement l’asile aurait été utile pour ce patient, car le danger est réel pour lui s’il retourne dans son pays, mais en plus il risque de ne pas avoir accès aux soins si son hépatite virale active se met à s’aggraver. Les traitements de cette maladie existent certainement au Pakistan, qui est par certains aspects un pays très développé, mais on peut imaginer qu’il n’aura jamais les moyens de payer la facture, élevée, des antiviraux dont il aura besoin. De plus, le traitement est délicat et retentit sur le moral, qui chez lui n’est déjà pas tellement au beau fixe. Sans compter les relations qu’il a du nouer ici, et qu’il devrait quitter s’il était expulsé.
    Je me souviens avoir eu un patient identique, que j’ai complètement perdu de vue, il avait été traité pour une hépatite C active, et était en rémission, mais ayant perdu son travail, il avait été expulsé de son logement, avait vécu un moment dans sa voiture, puis était retourné au pays où sa femme état très gravement malade (d’une hépatite...). Je n’ai plus eu de nouvelles. Et lui, il avait des papiers (au moins au départ, j’imagine qu’il n’en a plus car cela fait déjà plusieurs années). Quelle tristesse !
    Cela dit, puisque ton patient est encore là et qu’il a une pathologie (l’hépatite C) que les médecins de l’ARS prennent en compte pour la nécessité du traitement en France quand il ne peut pas être obtenu dans le pays d’origine, il faut évidemment tenter le coup et l’aider à constituer son dossier, éventuellement contacter des associations qui en ont l’habitude. A cet effet, nous avons créé un "dossier du professionnel" pour mettre à disposition des lecteurs de ce site les documents élaborés par des associations hypercompétentes dans le domaine de l’accès aux soins des étrangers : l’ODSE et le COMEDE. A vous de les découvrir et de vous en inspirer, pour aider vos patients étrangers. Merci, ô médecin de quartier.
    http://pratiques.fr/Droit-a-la-sant...

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